Portrait de femmes

Je choisirai ici la métaphore du théâtre pour présenter un projet qui consistait en une transposition en images de textes préalablement construits. Comme le metteur en scène permet au texte de se métamorphoser et de renaître théâtre, je présenterai ici un glissement, de l'individu femme vers le personnage. Partie intégrante d'un cycle, qui a débuté, il y a plus d'un an, explorer les angles multiples de la représentation en ne s'intéressant qu'à un nombre restreint d'individus. Une installation en deux temps, où mon image se confronte à ma voix. Une œuvre sonore transmettant celle-ci, mes mots, petits récits entre réalité et fiction qui témoignent de mes rencontres. Entretiens, qui deviennent un prétexte à créer une image témoins, dans une tentative irrationnelle de ramener un individu à la simplicité du portrait. Un portrait double qui interroge l'image dans son essence et qui questionne comment elle trompe le regard. La photographie qui sème le doute face à ce que l'on voit et qui ramène le visage à l'état de masque, de mascarade.

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Jouer sur scène comme dans la vie, l'image une subversion de la réalité, inédit. © 2009 Emily Laliberté. All rights reserved

 

Madeleine

Derrière une vitre, fragile, inerte. Ces porcelaines de Paris, nobles, royales, d'un fleuri baroque digne de Versailles. De longs divans, d'un blanc maculé, étaient le promontoire de coussins, agencés aux lys en gerbes sur le foyer. Sur la table, reposait une assiette, une théière, des soucoupes, des cookies au coconut, disposés, symétriques, sur ce champs floral archaïque.

Un piano. Un tableau. Un lustre. Le tic-tac de l’horloge grand-père. Un cygne en éventail abricot, assortie aux serviettes de toilettes saumon et ce grand miroir. Je me brosse, je me coiffe, je parfais cette image parfaite. Un peu plus de rouge, de noir, de poudre. Entrer en scène. Jouer sa vie.

À nouveau un miroir. Amas sanglants et graisseux. Je n’étais plus que l’ombre de moi. Sans chair, sans âme, une féminité vacillante qui s’évaporait à chaque regard un peu plus. Camouflé sous la dentelle, le rouge, le noir, on me disait que l’on me trouvait belle, mais je n’étais plus que l’ombre de moi-même, une mascarade. Sans cette perruque, j’avais perdu mon visage. Sans cette perruque, j’avais perdu mon image.

Quand j’étais jeune ? Bah. Quand j’étais jeune rien de bien intéressant. Y’a des choses comme ça que l’on aime mieux garder pour soi, une sorte de jardin secret. J’aime mieux commencer mon histoire quand je suis arrivée à Québec.

Avait-elle fuit quelque chose, quelqu’un, quelque part ?

Pourquoi tant de mystère?

Un passé, racine égorgées. Une maison en haut d’une colline, où une grand-mère inspiratrice vivait avec sa marmaille.

Et des associations de femmes, milliers de femmes solidaires à travers l’Amérique. Une société secrète peut-être, où résidait le mystère de la sauce à spaghetti maison.

Le bénévolat. Se donner aux autres si fort. S’étourdir. Se perdre. Ne jamais faire d’excès. Ne jamais s’excéder soi-même. Ne jamais perdre le contrôle, mais contrôler davantage le monde autour, dans une image léchée aux agencements parfaits. « J’étais plutôt fière de ma personne avant. »

Avant quoi? Avant que l’on me charcute cette image si minutieusement construite, ordonnée, classifié, par couleur et par format. Rien ne dérogeait d’un poil.

Et cette femme à la prison de femmes, tellement pleine de potentiel, mais elle m’avait déçue. Me retrouver face à un miroir. Cette image de moi, une tête en balle de baseball géante, cousue, décousue, recousue. Implanté à coup d’aiguilles une peu de raison pour enfin me retrouver moi. Mon vrai visage. Mature et franc. Cheveux blancs très courts. Affirmer ce visage rond aux lignes expressives et à la sagesse peinte.

Prendre soin de moi. Le scrapbooking. L’entraînement en salle. Perdre 25 livres.

Perdre cette lourdeur que j’avais accumulée aux kilos. Des couches et des couches.

Je portais sur mon dos un autre moi qui était entrain de s’éteindre. Il m’avait fallu presque une vie entière pour devenir femme, mais aujourd’hui nul doute. Le visage que je contemple dans la glace chaque matin est honnête à celle que je suis.

Geneviève

Je montai, marche à marche, un escalier de vieux bois pourpre qui crissait sous mon poids. En entrebâillant la porte, je la vis. Vêtue simplement, décontracte, emmitouflée de laine, elle était le doux refuge d'un chaton. De grandes fenêtres éclairaient son appartement dans lequel elle vivait seule. Une solitude qu'elle s'était imposée. Un espace à elle, où elle serait libre de danser et de jouir comme bon lui semblerait.

Avant de m'installer au salon, elle me tendit un peu d'herbe. Elle fumait toujours lorsqu'il lui fallait parler d'elle. Elle questionnait sans cesse. Ce que j'attendais d'elle l'intriguait, la perturbait. Elle se souhaitait parfaite.

Être aux personnalités multiples et complexes. Expressifs, ses bras dansaient dans tous les sens faisant étalage de son passé, récit un peu machinal et plat.
Jusqu'au moment, où elle me parla de personnages. Ceux que l'on porte, que l'on enlève, que l'on change selon les circonstances.

Un visage, si blanc, si clair. Neutre. Sur lequel elle peignait une identité nouvelle chaque jour. Sous les fards, dans l'intimité, lorsqu'elle était elle-même, qui était-elle vraiment? Prise au piège par ses talents d'actrice, je m'étais inventé un personnage.

Une poétesse de verbe, émergé de l'eau avec une queue de poisson et un chant divin. Elle guiderait inévitablement quelques marins sur les récifs. Excentrique, fougueuse, avec des corps jumeaux. Lorsque j'efflorais son épaule, un frisson venait chatouiller ma nuque. Quand je l'embrassais, le sucré de ses lèvres me rappelait les pralines dégustées la veille.

S'étourdir. Sans fin vouloir être aimé. Se reconnaître dans les autres et entreprendre une vaine croissade envers le genre masculin. Le posséder, le séduire, le rendre fou de soi. Puis, le rejeté et l'haïr. Pleurer en attendant l'hiver, jusqu'à ce que les marées salées et le vent du sud ne viennent lui caresser son visage de porcelaine. Fragile, mais incassable. Et tirer le fil écorché de sa poitrine qui tombe.

S'extasier de tous les plaisirs, ouvrir les cuisses pour y laisser jaillir une corne d'abondance fertile et humide. Danser aux quatre vents dans le fracas de bijoux orientaux. Envoûter par un regard pécheur, protéger soigner, nourrir, nettoyer.

Être la meilleure des femmes pour le meilleur des hommes.

Mélody

Elle avait les cheveux jaunes, emmêlés. Des jeans troués, peints avec des personnages «bédésques» multicolores. Elle était timide et laide et moi fière et belle. Aveugle à sa véritable beauté. Frêle, fragile, mystérieuse, androgyne.

À distance observer, s'observer. Analyser. Définir. Que pouvait-elle être? Petit bout de femme ambiguë, enragée. Frayant son chemin à coup de masse, de hache, de cisailles.
Ouvrir une porte, une seconde. Elle m'ouvrit la porte, galanterie candide. Masculinité du signe, douceur du geste.

Sur un pont de bois vieillit au cœur d'une forêt, elle peint une image surprenante de moi. Un trophée de chasse, massif, animal, victorieux panache reposant au-dessus d'un lit métallique. Édredon, réceptacle de ma sève, inondant ses veines de cette sensation de pouvoir dont elle était si fervente.

Elle portait des boxers comme ceux pour les garçons et des camisoles moulantes, toujours blanches. Le tout merveilleusement agencé à ses vieux bas de laine gris aux lignes orangées et blanches que l'on retrouve dans les tiroirs de papa.

Dans son univers, tout était ordre, lignes symétriques, un endroit pour chaque choses, rangée, silencieuse mais toujours pleine d'autant de rage dont on ne pouvait définir la source. Vautré au fond d'un bain de mousse, le visage couvert d'algues vertes. Les cloches de son 24ième anniversaire retentissaient dans l'eau.

Quand au beau milieu de la mare aquatique, elle fit émerger cette proéminence, un organe difforme et construit, mais qui faisait naître aux commissures de ses lèvres, un sourire. Une identité ambivalente, ambiguë, que la douceur de sa peau ne pouvait évanouir. Une délicatesse étrange qui ne pouvait lui être propre puisqu'elle était autre.

Était-elle femme? Bien sûr, qu'elle l'était, mais elle s'est toujours bien gardée de le reconnaître.

Anonymes, les attributs d'une féminité typique ne pouvaient que la fuir. Lorsqu'elle glissait en moi, c'était pour me posséder, entière. Fracasser ma chair de toute sa force virile.
Par un simple geste dominer, m'envahir. J'étais soumise, ouverte. Me perdre dans son regard. Cette lueur si féminine y brillait au plus profond, nul doute. Douceur exquise.

S'attarder à la magie d'une comptine musicale retentissant au mouvement d'un train d'enfant. Un instinct maternelle, destiné inévitablement aux enfants des autres. Marquer son passage à grand coup de poing se refusant une progéniture portant son nom.

Cette femme, anonyme aura laissé sa marque, du moins en moi où elle persiste à vivre dans un souvenir vacillant, où réalité s'entremêle avec fiction et où la mémoire est guérison. 

Ginette

On voyait son visage placardé sur toutes les affiches de la ville. Blonde, bien coiffée, aux traits un peu vieillis, une marque de l'expérience et du courage. La trace du temps sur lequel elle avait laissé sa griffe.

Avant de pénétrer sa demeure, je m'arrêtai sur les rosiers qui ornaient son jardin. Taillé de près, symétriques. Un long escalier de pierre surplombé par un immense château de verre. Des murets d'une blancheur éblouissante complétaient ce tableau romantique.

Elle me reçut dans son bureau, pièce principale, mur vieux rose au papier peint floral. Un lampadaire assorti, aux courbes antiques, éclairait la pièce déjà illuminée de fenêtres gigantesques, scène où le regard ne pouvait qu'être éblouie. Et ce mur tout en miroir qui me renvoyait sans cesse l'image mimétique de chacun de mes gestes.

Je l'interrogeais, femme de pouvoir, stricte, droite, déterminée, courageuse. Marcher, une terre à bois le matin, parcourir des immeubles industrielles le midi. Se doucher trois fois par jour et recoiffer ce chignon impeccable.

Une si grande maison, une si belle femme, on aurait souhaité entendre retentir les cris d'une douzaine d'enfants agités, mais non, tout était silence et calme. Pourquoi? Trop de travail, trop de pouvoir, trop de femmes dans des emplois d'hommes? Non. C'était autre chose, un lointain secret. Personne ne le sais, mais j'ai porté la vie en moi déjà, à 5 mois ce petit et vigoureux être qui grandissait cessa de battre, de se battre pour vivre. Puis après ce fût trop dur, trop fou, trop lourd. Je préférai aimer les enfants des autres.

Et puis, je ne suis pas toute seule. Il y a ma petite famille à moi, sous la table, sur la chaise, dans la pièce adjacente. Une demi-douzaine de chat, bibelots statiques, meublaient le silence. Ils étaient uniques certes, affectueux, mais à cet instant, j'aurais souhaité l'ensevelir. Lui offrir un millier de chat, statue de plâtre rigide au visage attentif. Un pour chaque pièce de cette immense construction froide. Lui rappeler qu'elle n'était pas seule.

Un peu plus tard, assise sur un énorme fauteuil de cuir, où se perdait sa silhouette frêle. Elle me confia ses rêves de grandeur, ses ambitions et les obstacles qu'elle avait dû surmonter. Première femme maire dans cette petite municipalité à la mentalité étroite, elle en rêvait. La politique lui bouillonnait de l'intérieur.

Elle rêvait de changer les choses et ramait incessamment dans ce flot masculin qui la rejetais. Non seulement parce qu'elle était femme, mais davantage parce qu'elle n ‘était pas mère. Comment pourrait-elle répondre judicieusement à un problème de canalisation dans les infrastructures municipales, puisqu'elle était femme? Comment pourrait-elle juger du bien-être des enfants du village, elle qui s'était refusée à en avoir?

Et ses lèvres restaient closes sur son histoire, elle encaissait les coups venus de tous les sens. C'était une battante, une femme au tronc solide qui s'était permis de rêver.

Rita

Au centre d'un petit village bordé par l'autoroute, une demeure champêtre blanche et verte attirait l'attention. Une rocaille, des monolithes de pierres et quelques dizaines de petits jardins cernés par des cloisons de cèdres. Un genévrier immense, fournissait l'ombre à sa terrasse, où elle sirotait une eau gazéifiée aux fruits, après une dure journée de labeur.

Elle vivait seule. Son premier mari les avait quittés lorsque les enfants étaient en plein cœur de l'adolescence. Et son second époux, emporté par ce même mal qui décime nos sociétés, un cancer généralisé, il y a dix ans.

 

Ses enfants l'avaient fui, jeunes, l'une habité par cette pulsion de découvrir le monde, l'homme pourvoyeur s'en était allé pour apprendre un métier. Bien que son mari ne l'eût pas laissé sans le sou, les temps étaient durs avec ces deux bouches à nourrir. Par une puissance intérieure mystérieuse, elle avait développé une force incroyable. Peut-être était-ce simplement qu'elle avait, dès l'adolescence défier les principes familiaux et sociaux des femmes de sa condition.

 

En effet, peu de gens en avaient eu conscience à l'époque, mais comme dans de nombreuses familles, où la religion était prépondérante, il y avait dans la sienne certaines lois à ne pas transgresser. Son fils était né, hors de lien sacré du mariage et avait dû pour les premiers mois de sa jeune vis être placé à la crèche, triste sort que de cacher comme un bâtard, un être que l'on chérit si fort.

Sa grossesse était passé inaperçue, elle était grande et mince. Durant le dernier droit de celle-ci, elle avait dû se procurer une robe de circonstance pour un baptême dans la parenté. Elle s'était trouvée dans une boutique, et dénudé dans sa cabine en soutient gorge et en jupon une vendeuse avait entrebâillé la porte pour la questionner. Êtes-vous mannequin? Rien ni parraissait donc.

J'étais une effrontée, moi. Effronté c'était le terme que l'on employait pour les filles de mauvaise vie. Je suis devenue la honte de ma famille. Un jour que j'étais sortie étendre le linge et que j'avais laissé à ma sœur le soin de surveiller Richard, elle m'a même confié l'envie de le tué de ses mains qui l'avait traversé, poussé par la honte et la déraison en un frisson glacial.

Elle fût marqué, écarlate. Un rouge qui retentissait dans les compositions florales de son jardin intérieur. Elle s'y représentait fière de ses pousses verts et de ses doigts de fées. Elle tissait. Elle filait, tricotait, tout petit bout de laine ou de raphia qui lui tombait sous la main. Au son de la musique classique, porté par Andrea Botchelli, elle tissait, telle une araignée, maternelle, pantoufles et gants.


© 2009 Emily Laliberté. All rights reserved


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Comments

samia qumri
samia qumri
Jordan

well done

Martha.
Martha.
Mexico

WOOOOOOW!!!
AMAZING JOB!, CHEERS FROM MEXICO

J'adore l'accent!!!

Michael DeLong
Michael DeLong
United States

These remind me of Cindy Sherman. Is she an influence on this work?


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