Un réseau de défense transnational comprend des centaines d'individus et de groupes qui joignent leurs forces pour défendre une même cause. Ensemble, ils fixent un agenda commun et créent une campagne qui transcende les frontières nationales, culturelles et religieuses.
"La capacité de ce réseau à générer des informations rapidement et avec précision et à les utiliser de façon efficace constitue sa plus précieuse valeur, elle se situe également au centre de son identité », rapportent Margaret Keck et Kathryn Sikkink dans Activists Beyond Borders.
La mission des réseaux de défense transnationaux est de changer les attitudes et les comportements établis et de faire pression sur les gouvernements et sur la communauté internationale pour ratifier de nouveaux traités et adopter de nouvelles politiques. Leur succès réside dans la façon dont ils combinent leurs problèmes. Les problèmes qu'ils traitent doivent être universels, urgents et chargés émotionnellement.
Jusqu'au début des années 80, les groupes de femmes du monde entier luttaient de façon isolée. Au Pérou, par exemple, les activistes s'organisaient pour mettre un terme au viol systématique des femmes en prison. Non seulement le gouvernement ignorait, mais il justifiait ces maltraitances. "Vous êtes vierge? Si vous n'êtes pas vierge, pourquoi vous plaignez-vous? C'est normal," a déclaré un procureur à une victime d'agression sexuelle.
En Inde, les activistes étaient confrontés à leurs propres problèmes: les Indiennes étaient victimes de brûlures à l'acide et de meurtres pour leur dot.
En Europe de l'Est, les activistes luttaient pour empêcher l'esclavage sexuel et la traite des blanches, tandis qu'en Europe de l'Ouest, les activistes essayaient d'attirer l'attention sur le problème de la violence domestique. Au Nigeria, les groupes de femmes travaillaient pour éduquer les gens sur les effets nuisibles de la circoncision féminine.
Au départ, leurs luttes semblent ne rien avoir en commun. Mais en se rencontrant et en collaborant au cours de nombreuses conférences internationales, en particulier à la Conférence Mondiale sur les Femmes organisée par les Nations Unies à Copenhague en 1980, ces groupes activistes différents et géographiquement éloignés ont réalisé que leurs problèmes étaient interconnectés: Ils défendaient tous les victimes de violence basée sur le genre. Leurs problèmes locaux constituaient tous des visages différents du problème pandémique mondial de la violence à l'égard des femmes.
Au début des années 80, des milliers de groupes activistes se sont unis sous la bannière de "violence against women" (Violence à l'égard des femmes) et ont commencé à construire un puissant réseau international. En front uni, ils avaient la force du nombre, des ressources, des informations et du personnel. Leur but : faire pression sur les Nations Unies et faire adopter des traités internationaux pour protéger les femmes de la violence.
Ils ont commencé à la Conférence Mondial sur les Droits de l'Homme à Vienne en 1993, et ont obtenu une grande victoire pour les femmes. Pour la première fois, la violence à l'égard des femmes était internationalement reconnue.
La Déclaration de Vienne reconnaissait l'"importance de travailler à l'élimination de la violence à l'égard des femmes dans la vie publique et privée" et soulignait l'urgence de supprimer "toutes formes de harcèlement, d'exploitation et de traite des femmes."
Cette même année, l'Assemblée Générale des Nations Unies a adopté une déclaration révolutionnaire mais non-obligatoire, la Déclaration sur l'Elimination de la Violence à l'Egard des Femmes. Cette résolution déclarait que "la violence à l'égard des femmes va à l'encontre de l'instauration de l'égalité, du développement et de la paix...[et qu'elle] constitue une violation des droits et des libertés des femmes... et que les possibilités pour les femmes d'atteindre l'égalité légale, sociale, politique et économique dans la société sont limitées, entre autres choses en raison d'une violence constante et endémique."
Les groupes de défense qui sont venus assister à la Quatrième Conférence Mondiale sur les Femmes à Beijing en 1995 avaient deux déclarations internationales à leur actif. Cependant, la clé de leur succès à cette conférence a été une nouvelle stratégie de campagne: Ils ont déclaré que la violence à l'égard des femmes violait les droits de l'homme.
Cet argument était difficile à ignorer. En insérant le problème de la violence basée sur le genre dans le discours déjà accepté des droits de l'homme, ces groupes ont réussi à expliquer que les femmes, en tant qu'êtres humains, méritaient d'être protégées des menaces de mort, des maltraitances physiques et donc de la violence.
Ce sujet est devenu le problème le plus urgent de la conférence. En résultat, la Déclaration de Beijing a reconnu que : "la violence à l'égard des femmes est un obstacle dans la poursuite des objectifs d'égalité, de développement et de paix. [Elle] viole et entrave ou invalide la possibilité pour les femmes de jouir de leurs libertés fondamentales et de leurs droits en tant qu'êtres humains."
Plus important, la Déclaration de Beijing a créé une plateforme d'action et fixé des objectifs stratégiques spécifiques qui comprenaient des mesures pour prévenir et éliminer la violence à l'égard des femmes et pour étudier ses causes et ses conséquences.
Tous ces efforts ont changé le visage de la politique régionale et internationale. Dans les Interaméricaine pour la Prévention, la Sanction et l'Elimination de la Violence contre la Femme, mieux connue sous le nom de Convention de Belem do Pará. Ce traité de 1994 est obligatoire, ce qui signifie que les états doivent, selon la loi, prendre toutes les mesures nécessaires pour protéger les femmes de la violence basée sur le genre.
Les états signataires du traité ont accepté de « mener, par tous les moyens appropriés et sans délai, les politiques pour prévenir, sanctionner et éliminer une telle violence...de s'abstenir de s'engager dans tout acte ou pratique de violence à l'égard des femmes... de faire preuve de diligence pour prévenir les cas de violence à l'égard des femmes, de mener des enquêtes sur de tels cas et d'imposer des pénalités le cas échéant."
Les organisations qui travaillent pour mettre un terme à la violence à l'égard des femmes ont également changé la loi humanitaire internationale. Le Women's Caucus for Gender Justice (WCGJ), une organisation internationale basée à La Haye, Pays Bas, a fait pression avec succès sur la Cour Pénale Internationale (CPI) pour exiger que le viol, l'esclavage sexuel, la violence sexuelle et la prostitution forcée au cours d'une guerre--des actes qui restaient impunis dans le passé--soient considérés comme crimes de guerre. Grâce à cette organisation, la CPI, ratifiée par 108 états, a à présent mandat pour poursuivre les auteurs d'actes de violence basée sur le genre au cours d'une guerre.
Les organisations pour les droits des femmes ont encore du pain sur la planche. Même si les victoires de la Convention régionale de Belem do Pará et du CPI sont louables, les femmes du Pérou, d'Inde, d'Europe de l'Est et du Nigeria--du monde en fait--ne seront en sécurité que lorsque la violence à l'égard des femmes sera codifiée dans un traité obligatoire des Nations Unies et plus uniquement dans une déclaration bien-pensante.